AU-DELÀ DU DISCOURS, C’EST QUOI LA CRÉATION DE RICHESSES AU CAMEROUN ?

« Je lance donc un appel en direction de nos créateurs de richesses pour qu’ils prennent toute leur part afin de stimuler la croissance de notre économie. Il y va de l’intérêt de tous. » ; dixit le Président de la République du Cameroun, Son Excellence Paul BIYA, dans son traditionnel discours de fin d’année au peuple camerounais en Décembre 2016.

Cette déclaration forte, montre l’engagement des autorités camerounaises quant au rôle alloué au secteur privé dans les processus d’émergence et de développement économiques à l’horizon 2035. Dans ce sillage, la Conférence Économique Internationale « Investir au Cameroun, Terre d’Attractivités » organisée au mois de mai 2016 à Yaoundé, a permis de montrer aux investisseurs internationaux ce que ce pays a de particulier.

Cependant, les clés d’une croissance économique inclusive ne se limitent pas à de belles déclarations et des rencontres dans des salons feutrés. On doit pouvoir traduire tout cela en acte. Hélàs ! Plus de 55 ans après l’indépendance, la création de richesses se proclame toujours plus dans les discours sans pour autant se traduire par des réalisations concrètes.

L’objet de cet article n’est pas d’opposer une fin de non-recevoir aux différentes actions menées par les pouvoirs publics en vue de promouvoir la création de richesses au Cameroun. Non ! Ceux qui penseraient le contraire me font un procès d’intention. Il est question, par contre, d’attirer l’attention des gouvernants sur la nécessité impérieuse d’instaurer une éducation financière pour tous ; gage d’une plus grande inclusion sociale et d’un développement économique intégral et durable à l’horizon 2035.

Le reste de l’article s’organise ainsi qu’il suit. La première section présente les canaux de la création de richesses au Cameroun. La seconde section, quant à elle, met en relief le renouveau de cette création de richesses pour une émergence à l’horizon 2035.

Section I. Le contexte camerounais actuel de la création de richesses

Qu’il me soit permis de résumer cette section par une question laconique : Comment devient-on riche au Cameroun ? Les lignes suivantes décrivent les processus de création de richesses actuels dans ce pays d’Afrique Centrale.

  1. Les canaux traditionnels de création de richesses : Affaires ou Business

Le classement Forbes 2016 sur les hommes les plus fortunés en Afrique Francophone consacre une certaine hégémonie du Cameroun en termes de création de richesses. En page 36 de ce rapport, on peut constater que sur 30 personnalités, le Cameroun dispose de 10 représentants. Cela fait un ratio de 10/30 = 33,34%. Les dignes fils du pays ont des activités diversifiées allant des Télécoms à l’Immobilier en passant par les Banques, l’Hôtellerie, l’Agro-industrie, et la Grande Distribution. Le tableau ci-après donne un aperçu de leurs rangs et fortunes (en millions de $) respectifs.

Rang dans le classement Noms et Prénoms Domaine d’activité Fortune (estimée en millions de $)
1 Baba Danpullo Télécoms, Immobilier 940
3 Paul Kammogne Fokam Banque, Medias 690
7 Samuel Foyou Industrie, Hôtellerie 407
9 Colin Mukete Télécoms, Médias 380
13 Nana Bouba Agroalimentaire 320
14 J.S. Noutchogouin Immobilier 315
16 Sylvestre Ngouchinghe Commerce 280
20 Kate Fotso Agro-industrie 252
23 Famille Sohaing Hôtellerie, Immobilier 240
24 Joseph Kadji Brasserie, Distribution 210
TOTAL 4 034 millions $

 

  1. Les nouveaux canaux de création de richesses : Fonction Publique et Secteur Informel

La fonction publique a produit des milliardaires spontanés. Comment ? À travers la corruption et les détournements des fonds qui sont de nature à promouvoir l’inertie et limiter l’impact des bonnes actions du gouvernement. On n’entre plus dans l’administration publique pour servir mais pour se servir. Les fonctionnaires possédant des immeubles et des appartements particuliers dans les pays étrangers ne se rendent pas comptent du mal qu’ils font aux populations locales. Davantage, tous ces comptes bancaires offshores ne sont pas de nature à encourager les initiatives locales ! Non ! C’est la fuite des capitaux.

Certains diront que le discours ci-dessus relève du champ politique. Ils ont raison et tort à la fois car ce texte traite de l’économie politique. Heureusement, l’Opération Epervier contribue à mettre hors d’état de nuire, tous les prévaricateurs de la fortune publique.

S’agissant du secteur informel, ce dernier échappe à la taxation et permet de créer des rentes. Il résorbe certes le problème d’emplois mais il ne permet pas de garantir la sécurité sociale du travailleur. Cependant, il faut saluer les efforts du gouvernement à assainir ce secteur. Mieux, le secteur informel camerounais doit pouvoir se muter pour faire émerger une nouvelle forme d’organisation économique : l’économie sociale et solidaire.

Section II. Le renouveau de la création de richesses au Cameroun

Pour une bonne marche vers l’émergence et le développement économiques à l’horizon 2035  au Cameroun, il est nécessaire de revoir certains aspects de notre politique économique actuelle.

  1. Le rôle de l’État

Depuis 2004, le Cameroun a mis fin à une économie centralisée (à cause de l’initiative pays pauvre très endetté) pour embrasser le modèle de l’économie de marché. L’Etat s’est presque désengagé du processus de création de richesses et l’a totalement remis dans les mains du secteur privé. Mais les effets escomptés se sont avérés contraires. En effet, on a plutôt assisté à un accroissement des recrutements dans la fonction publique afin de pallier aux hausses des taux de chômage durant cette période.

Il faut urgemment, et dès à présent, changer de disque ! Au lieu d’augmenter le nombre de fonctionnaires, il faut subventionner des entrepreneurs qui vont créer des emplois pérennes dans leurs localités respectives et réduire les inégalités sociales et de revenus.

De même, le capitalisme étatique doit pouvoir venter et mettre en avant les produits faisant la fierté du Cameroun. Le capitalisme étatique doit adopter la philosophie de la théorie des avantages absolus de Adam Smith dans son célèbre ouvrage Recherche sur les Causes de la Richesse des Nations (1776) ; Chaque pays doit valoriser son avantage absolu. En effet, c’est avec beaucoup de difficultés et après avoir perdu beaucoup de temps, que le CardioPad de Arthur Zang a été homologuée par le Ministère de la Santé Publique du Cameroun en 2016. Or, cet entrepreneur commercialisait déjà le produit dans des pays africains et asiatiques depuis quelques années après son lancement.

Le Président de la République pourrait aussi exiger, à travers une ordonnance, la création des rayons de produits uniquement « Made in Cameroun » dans tous les supermarchés et superettes sur l’ensemble du territoire national. Une mesure pareille pourrait permettre de mettre en relief les initiatives locales et contribuer à prétendre à des avantages stratégiques en Afrique et en Asie.

En passant, le décret d’application de la loi du 14 Décembre 2016 portant capital social minimum d’une Société Anonyme à Responsabilité Limitée (SARL) reste toujours attendu. Donc, si en lisant ce texte vous connaissez quelqu’un qui connaît le président BIYA, prière de dire à cette personne de rappeler au président BIYA que nous attendons ce fameux décret d’application.

  1. Les organisations patronales

Selon un expert, les Accords de Partenariats Économiques n’auraient pas pu être signés si les lobbys des groupements inter patronaux avaient pleinement joué leur rôle dans la défense des intérêts nationaux. Le Groupement Inter-patronal du Cameroun (GICAM), principale plateforme, doit pouvoir organiser des séminaires de formation et de sensibilisation afin de diffuser l’esprit d’entrepreneuriat au Cameroun. Une réforme de ses actions est urgente. Le GICAM doit pouvoir s’exporter dans les établissements secondaires, dans les universités au travers des programmes de jeunes entrepreneurs.

Les organisations patronales peuvent plaider et batailler pour faire introduire des cours d’entrepreneuriat et d’éducation financière obligatoires pour tous au lycée et à l’université indépendamment de la filière d’orientation. En effet, on ne devient pas entrepreneur du jour au lendemain. C’est une vocation ; C’est une mission divine ! Cette action pourra susciter des vocations dès l’adolescence.

  1. Les modèles d’entreprises

Les entreprises basées sur le modèle import-export sont de nature détériorer le solde de notre balance de paiements. En effet, une majorité du chiffre d’affaires qu’elles font sert à rémunérer des entreprises à l’extérieur. Il est donc urgent de « consommer ce que nous produisons et produire ce que nous consommons » selon la formule du Chef de l’Etat, Son Excellence Paul BIYA. Cette politique est qualifiée, par les économistes internationalistes de « protectionnisme éducateur » !

Il faut, par conséquent, repenser l’entreprise de demain au Cameroun et lui re-donner sa signification originelle : « Une entreprise est une unité économique dotée d’une autonomie juridique qui combine des facteurs de productions, capital et travail, pour produire des biens économiques ou des services destinés à être vendus sur un marché ». (Beitone et al, 2010, Dictionnaire de Science Économique, page 179).

Tout projet d’entreprise au Cameroun doit, dès lors, pouvoir obéir à la définition ci-dessus.

  1. L’accès au financement

Voilà le nerf de la guerre : l’accès au crédit. Il n’est pas encore une réalité partagée par le commun des entrepreneurs au Cameroun. Tout au contraire, l’appartenance au Franc CFA, les asymétries d’information, et la faiblesse de l’approfondissement financier sont de nature à retarder le décollage de l’entrepreneuriat dans ce pays d’Afrique Centrale.

D’POLA Ulrich et TOUK Moïse ont publié, en 2016, un article sur l’impact du crédit bancaire dans la performance des PMEs camerounaises pour  la période 1980-2016. En utilisant une approche en séries temporelles et grâce à la technique des moindres carrés ordinaires, les auteurs ont trouvé que le crédit bancaire influence négativement et de façon significative la performance de PMEs camerounaises sur la période d’étude. Les auteurs ont alors recommandé au gouvernement de renforcer le rôle de la Banque des PMEs en élargissant la catégorie des crédits qu’elle offre à ses clients.

En conséquence, j’aimerais voir nos milliardaires camerounais « imiter » Tony Elumelu du Nigeria (PDG du Groupe United Bank for Africa). En effet, son programme de financement de l’entrepreneuriat donne les fonds, le coaching et la formation necesaires aux projets d’entreprises novateurs en Afrique.

Par conséquent, je souhaite, un jour, voir: le Baba Danpulo Entrepreneuship Program, le PK Fokam Entrepreneuship Awards, le Sylvestre Ngouchinghe Training Program on Entrepreneuship, le Kate Fotso Women Entrepreneuship Centre.

Au final, les entrepreneurs camerounais ont un rendez-vous avec l’histoire : (i) dépasser la forme clanique de leurs empires économiques et (ii) former des gens qui prendront le relais pour porter encore très haut le flambeau de l’entrepreneuriat camerounais !


  • Auteur: Ulrich D’POLA KAMDEM
  • Economiste-Banquier, Monétariste et Eudémoniste ;
  • Fondateur et CEO de @PolaCapital.

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